Humeur de faim
2 octobre 2009
Je songe à assassiner quelqu’un.
On me taxera de « cinglée » ou encore de « maniaco-dépressive », mais, je n’en démords pas : aujourd’hui, dans ce wagon bondé de vies qui ne font que croiser la mienne, aussi insignifiante puisse-t-elle leur paraître, j’accouche peu à peu de ce sourd élan qu’est celui de « destruction », de barbarie même, l’impatience d’exulter dans le nid douillet et facile de la violence inouïe…
D’où m’a été insufflée cette autre, « fille-barbare » ? A quel endroit les frontières de ma tolérance aux autres ont été débordées… et par quoi ?
Je vous l’ai dit, on me croira folle.
Après avoir effectué le premier paiement d’un billet de train sur internet, pour un voyage de dernière minute qui plus est, je me suis peu à peu rendue compte que je ne recevrai JAMAIS la confirmation de réservation de mes billets par mail, que j avais du faire une erreur ou autre étourderie… Sachez-le, tout est toujours de ma faute.
D’une nature tout à fait sereine (…), je me suis immédiatement mise à paniquer, telle une hirondelle coincée dans un conduit de cheminée, j’ai couru un peu partout dans mon petit appartement, bouleversant un peu plus le désordre préalablement établi ici, en piaffant de sombres noms d’oiseaux – pas d’hirondelle dans ce troupeau là - et en essayant, qui sait pour quelle obscure raison, d’entamer une valise digne de ce nom : Mais allais-je seulement quitter Paris ??? Au bout d’une quinzaine de minutes perdues à gesticuler, j’ai finalement pris l’initiative désagréable d’appeler ces Gens-qui-n’existent-pas-vraiment-tant-il-est-difficile-de-leur-demander-de-l’aide-ou-une-quelconque-explication-à notre-désarroi… Il était 20h passées… Après moult tentatives coûteuses et assourdissantes de musique classique filtrée par les combines du combiné… quelqu’un, de sexe, à priori, masculin, me répondit, pour me dire que « ce service ne concernait pas son guichet » et que « le guichet correspondant à ma requête était opérationnel entre 8h et 20h ».
Début d’élan barbare.
A 22h, n’ayant toujours pas reçu de mail de confirmation, et alors en pleine possession de ma belle et bonne foi, je me suis vue re-commander un aller-retour –sachant que mon paiement avait été accepté la toute première fois – mais, mes aventures ne s’arrêtaient pas là  ! Ce fut un échec cuisant. A vrai dire, en belle acharnée que je suis, aucune de mes treize nouvelles tentatives de réservation ne furent acceptées : aucune. Maintenant, je commence à me demander si mon compte en banque ne sera pas comiquement débité de quatorze allers-retours, dans les quarante-huit heures, Paris-Nîmes/Nîmes-Paris : une vraie petite colonie de vacances, j’exige un prix de groupe et un goûter gratuit. NON : Quatorze goûters gratuits. Là  !
Je DEVAIS partir demain à 11H20 !
Je me suis couchée.
Ce matin, jour du départ, levée à 7h30 afin d’avoir la chance, ou le talent, de tomber sur un interlocuteur digne de ce nom à partir de 8h, j’ ai téléphoné à mon meilleur ami, qui a tout mis en œuvre pour m’éclairer sur ce quiproquo indigeste et faire les démarches avec moi, pas à pas. RIEN.
Mon meilleur ami, ce héros, a fini par me proposer de m’acheter mon aller avec sa carte bancaire personnelle car il avait eu vent, certainement en vivant la même expérience que moi, qu’une fois ayant payé une première réservation et que ça se mettait à dérailler, tout devenait impossible.
A cette heure, grâce à lui, je suis dans ce train.
Quelque part, dans quelque sphère parallèle, mes premiers billets m’attendent.
Toutefois, si ma violence envers autrui s’est subrepticement mise à bouillonner au creux de mon ventre, ce n’est presque plus pour cette vague histoire de billets, non.
Actuellement, je me trouve dans l’obligation de rester collée à la vitre contre laquelle se trouve mon siège, inhalant avec peine ce qui pourrait subsister d’air pur, air dévoré par l’infâme puanteur que dégage mon voisin de droite, une barrique de deux mètres sur deux , à vue de nez, transpirant à grande eau et soufflant comme une montgolfière… Ce personnage, hormis son inaptitude à  laisser un peu d’espace à quiconque (mais on ne peut pas blâmer la nature !), ne cesse de reluquer mes genoux nus, dépassant de ma robe noire, ce qui a pour conséquence, apparemment, de l’essouffler d’autant plus. Le cou pivotant à plus de 90°, je frôle le championnat des contorsionnistes amateurs en herbe, si ce n’est le plus beau torticoli en wagon pro-première. Ce n’est pas tout : de l ‘autre côté de l’ogre qui me sert de voisin, en « solo », s’est installée une femme d’un peu plus de trente ans j’ imagine… visiblement assez mal dans sa peau… Cependant, sa gène apparente ne l ‘empêche pas de croquer depuis plus de vingt minutes dans une colossale pomme verte sortie de sa poche, savourant bruyamment son encas vitaminé… A fleur de peau, le moindre mâchonnement de chewing-gum pourrait provoquer un malaise chez moi, qui n’ai jamais pu souffrir les multiples bruits de bouche proposés par l’appareil de mastication humain. Encore qu’un chien émette des sons sans le vouloir : je passe, mais Nous !!! Non. Je tente de réprimer un hurlement sauvage d’exaspération…
C’est ici, que mon désir d’assassinat m’apparaît clairement.
Je n’ aime plus les gens.
Les ai-je déjà aimés ?

